Albertine a disparu

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Film 34 minutes

Jean est un sapeur-pompier dont l’amie Albertine, après l’avoir quitté, a succombé à un accident de cheval. Sa douleur est d’autant plus vive qu’il pensait qu’elle allait revenir vivre chez lui. C’est une double peine qu’il tente de confier à ses collègues pompiers entre deux sauvetages. Son chagrin et ses doutes remplissent d’un seul coup la vie de la caserne.

Ce film a obtenu une Mention spéciale au FID Marseille 2018

Sélections en festival : FID Marseille 2018 en compétition française ; Etats généraux de Lussas 2018 Expérience du regard, Ji-Hlava festival 2018, compétition internationale Opus Bonum

Un film de Véronique Aubouy, librement inspiré d’Albertine disparue de Marcel Proust

Directeur de la photographie : Hugues Gemignani

Son : Rosalie Revoyre, Jérémie Halbert

Musique :      Musique : François Marcelly-Fernandez, Lam Son N’Guyen, Rudolph DiP

Montage :  Camille Lotteau

Montage son : Suzanne Durand

Mixage : Florent Lavallée

Avec : Jean Houtin, Lyna Khoudri, Salomé Chollet, Isolde Faria, Frédéric Divet

Producteur délégué : Nathalie Trafford, Paraíso Production Diffusion

Coproducteurs : Vladimir Léon, Les Films de la Liberté, LMTV, HAL

 

Interview de Véronique Aubouy par le FID MARSEILLE 2018 :

1/Vous êtes familière de l'oeuvre de Proust. Vous avez entrepris de filmer depuis 1993 la lecture exhaustive dans l'ordre chronologique des 8 volumes "La recherche du temps perdu". Cette aventure comprend à ce jour 120 heures de film. Pourquoi cette entreprise au si long cours ?

L'idée d'un film très long s'est imposée au moment-même où j'ai décidé de faire un film à partir de la Recherche. Ce n'est pas une idée très originale, mais comment y résister ! Prendre une vie pour faire lire un livre qui a été écrit en une vie. Longtemps le film n'a pas été montré, c'était juste un geste un peu secret, dans lequel j'incluais tous mes proches. Peu à peu, ce geste est devenu quelque chose qui rythme ma vie, comme les repas, le sommeil. J'y vais comme je respire. Je viens de finir le montage des 15 dernières heures, le film Proust Lu dure (à ce jour) 131 heures et 46 min.


2/ Comment en êtes-vous venue à en vouloir mettre en scène un extrait avec cet épisode d' "Albertine disparue" ? Qu'est-ce qui a guidé vos choix de coupe dans le texte ?

Le film Albertine a disparu est né d'une rencontre : avec Jean Houtin, pompier volontaire et fou de Proust. Il m'avait lu deux pages dans Proust Lu en 2008 et sa manière hyper sensible d'approcher la Recherche m'a bouleversée. Il en parlait d'une manière qui était tellement différente de la mienne, la mêlant à sa propre vie ! Il incarnait déjà, à sa propre manière, cette personne hybride et si riche, le lecteur qui se confond avec le narrateur tant il s'est "lu" dans le livre. Je lui ai donc demandé de raconter le livre à la première personne. Quant au choix d'Albertine disparue, tome 6 de la Recherche, il est lié à la notion tellement cinématographique de l'accident qui ouvre le roman et qui, adapté au monde d'aujourd'hui, déclenche un appel d'urgence des pompiers.


3/ Le parti pris est celui d'un film bref, ramassé, inattendu pour une adaptation de Proust. Pourquoi ?

Ce qui est fascinant avec la Recherche, c'est qu'on peut l'ouvrir n'importe où et entrer dans le livre : on ouvre et on se trouve face à une phrase qui parle de nous. C'est ce que nous avons fait dans ce film: nous avons ouvert quelques pages au hasard dans ce livre qui parle de nous.


4/L'action est transposée de nos jours, avec des pompiers, et se déroule principalement dans leur caserne. Qu'est-ce qui a guidé ces choix ?

Dans cette caserne où Jean retrouve ses collègues et leur confie son chagrin, nous sommes un peu comme dans un fort (au sens de Fort Apache) dont l’activité invisible depuis l’extérieur n’est qu’une expression cachée des dangers et des accidents qui se déroulent à l’extérieur. La caserne des pompiers est ainsi un lieu reflet de notre société, un miroir central aux effets grossissant des angoisses de l’accident et de la mort. Il permet donc de jouer entre l’effet d’un quotidien ordinaire et documentaire et l’effet extraordinaire des symboles de notre société qu’il dégage.


5/Vous avez choisi de travailler avec des comédiens amateurs. Comment s'est fait le casting ? le travail sur la langue ? Sur le phrasé, la diction ?

J'aime de plus en plus l'improvisation. Je la pratique en performance, mais elle est aussi le propre du documentaire : il y a un cadre de tournage mais ce qui arrive une fois le moteur de la caméra lancé est aléatoire. Jean improvise son récit, et ses collègues lui répondent, animés autant par l'intérêt qu'ils portent à son histoire que par ce que celle-ci leur apprend de leur ami Jean. Ils ne sont pas acteurs, et pourtant ils parlent et regardent juste. C'est que leur qualité d'écoute est intrinsèque à leur activité de pompier : écouter l'autre, sa douleur, ses angoisses. Lorsque Jean leur confie sa tristesse ils sont juste à l'endroit qui est leur quotidien.

La question de la langue est avant tout ce naturel des échanges entre ces personnes qui se connaissent depuis longtemps et ont traversé ensemble des situations extrêmes. Ils nous offrent des perles de langage, le portrait intime du huis-clôt caserne, corps et langage. Et l'introduction tout à fait naturelle, comme allant de soi, dans un récit improvisé, de mots venant d'un livre comme servante, télégramme, blanchisseuse... cela a été une de mes grandes joies ! Je touche dans ce jeu d’adaptation directement à mon désir de faire du cinéma. Avec une approche documentaire d’une parole libre, mais tournée comme une fiction, je place le spectateur entre son beau siège de cinéma et le strapontin confortable qui se déplie à ses côtés. Il a une fesse sur chacune de ces deux assises, il passe du documentaire qui joue sur la véracité à la fiction qui joue sur le crédible. Jean parle de lui-même comme s’il était le Narrateur de Marcel Proust, alors qui avons-nous réellement donc devant nous ?


6/Par ailleurs, vous introduisez quelques bribes qui n'appartiennent pas au texte de Proust, mais de façon presque indiscernable. Pourquoi ?

Le récit oral se confond avec le récit écrit, le récit de Jean avec ses propres mots avec les phrases de Proust (notamment le long monologue face caméra), avec les dialogues appris extraits du livre... autant de modes de lectures d'un livre. Ce qui m'intéresse depuis toujours, c'est comment un livre vit dans l'espace réel et dans le temps, depuis le moment plein d'odeurs et de bruits extérieurs où il est lu, amplifié par les sensations propres, puis laissé de côté, confondu avec d'autres récits, oublié, jusqu'au moment où il resurgit se mêlant dans le souvenir avec des épisodes de nos vies, comme autant de vies vécues.

7/La seule sortie de la caserne a lieu en ville, avec l'épisode des jeunes filles. Selon quelle nécessité ?

Il y a aussi les enfants, l'ouvrier et la jardinière qui interrompent leurs gestes pour écouter l'histoire qui résonne hors de la caserne. Dans cette ville habitée par un récit, ces jeunes filles se situent dans un plan purement fantasmagorique. Elles incarnent le désir d'un narrateur d'un autre temps sur notre époque actuelle, sa projection infinie de jeune homme dans le temps.

8/Est-ce que cet épisode en annonce d'autres ?

Oui, je m'apprête à tourner le volet 2 en Polynésie !

https://laregledujeu.org/2018/06/26/33977/a-propos-d-albertine-a-disparu-un-film-de-veronique-aubouy/